Je me souviens d'une DRH que j'ai rencontrée il y a deux ans lors d'un événement ANDRH. À la fin de mon intervention, elle est venue me voir et m'a dit, à voix basse : "Juliette, je passe ma journée à aider les autres à aller mieux. Mais moi, je suis à bout. Et je ne peux le dire à personne dans ma boîte."
Cette phrase, je l'entends régulièrement, sous des formes différentes. Elle résume un paradoxe profond du métier RH : vous êtes les gardiens de la santé mentale de l'organisation — mais qui garde la vôtre ?
Source : Baromètre 2023 "Les RH au quotidien", Éditions Tissot
Ces chiffres ne sont pas une surprise pour ceux qui vivent ce métier. Mais ils sont rarement dits à voix haute. Parce que le RH, dans l'imaginaire collectif, doit "tenir". Parce que montrer sa vulnérabilité, c'est risquer de perdre sa crédibilité. Parce que, à qui en parler, de toute façon ?
Le piège du triangle de Karpman
Il existe un modèle psychologique qui explique très bien ce qui se passe quand le RH s'épuise : le triangle de Karpman, aussi appelé triangle dramatique. Il décrit trois rôles dans lesquels on peut se retrouver piégé.
Le RH commence souvent dans le rôle du Sauveteur — celui qui aide, qui soutient, qui résout. C'est souvent pour cette raison qu'il a choisi ce métier. Le problème : le sauveteur s'épuise. Et quand il n'en peut plus, il bascule — malgré lui — dans le rôle du Persécuteur : il devient irritable, cynique, moins disponible. Il peut aussi glisser vers la Victime : il subit, se plaint, s'apitoie.
J'utilise intentionnellement le mot "épuisé" plutôt que "persécuteur" — parce que ce basculement n'est pas un choix. C'est une conséquence logique d'un soutien accordé sans limites, sans ressources, sans espace pour récupérer.
Le RH sauveteur qui s'épuise ne devient pas méchant. Il devient humain. Et un humain épuisé a besoin qu'on s'occupe de lui — pas qu'on lui reproche d'avoir craqué.
Reconnaître ses propres signaux d'alerte
L'une des premières choses que j'enseigne dans nos ateliers "Prendre soin de soi en tant que RH" : apprendre à se regarder avec la même bienveillance qu'on regarde ses collaborateurs. Ce qui inclut repérer ses propres signaux d'alerte.
Ces signaux ne signifient pas que vous êtes "fragile". Ils signifient que vous êtes humain. Et qu'il est temps d'inverser votre balance.
Comprendre et inverser sa balance
J'utilise un outil simple et très puissant dans mes ateliers : la Balance Risques et Ressources (BR2©), développée par les chercheuses Roskam et Mikolajczak. Le principe est simple : nous avons tous des stresseurs (facteurs qui nous prennent de l'énergie) et des ressources (facteurs qui nous en donnent).
Quand la balance penche trop du côté des stresseurs — surcharge émotionnelle, sentiment d'isolement, manque de reconnaissance — on s'épuise. Quand on développe et active ses ressources, on récupère.
La question n'est pas "comment supprimer tous mes stresseurs" — certains sont inhérents au métier RH. La question est : quelles ressources puis-je activer pour compenser, récupérer, tenir dans la durée ?
Ces ressources peuvent être :
- Internes : le sens de son travail, l'humour, la capacité à prendre du recul, les forces de caractère personnelles
- Externes : le soutien de proches, des collègues en qui on a confiance, une supervision professionnelle, des espaces de pairs-aidance entre RH
- Organisationnelles : des espaces de parole formels, une direction qui reconnaît le rôle RH, des limites claires sur les responsabilités
Trois pratiques concrètes à mettre en place dès maintenant
1. Identifiez vos "voleurs d'énergie"
Prenez 10 minutes en fin de semaine pour noter les 3 situations qui vous ont le plus coûté cette semaine. Non pas pour vous plaindre — mais pour repérer les patterns. Souvent, les mêmes stresseurs reviennent. Et ce qui revient régulièrement mérite une réponse structurelle, pas juste du courage.
2. Construisez votre espace de pair-aidance
L'une des ressources les plus puissantes pour un RH : parler à d'autres RH. Des personnes qui comprennent le contexte, le silence obligatoire, les injonctions contradictoires. Les réseaux ANDRH, les communautés en ligne, ou simplement un déjeuner mensuel avec un pair de confiance — ces espaces comptent.
3. Posez une limite non-négociable chaque semaine
Pas besoin d'un grand changement de vie. Une limite concrète. "Je ne réponds pas aux messages après 19h cette semaine." "Je prends ma pause déjeuner loin de mon bureau lundi et mercredi." Petites, mais réelles — et tenues.
Prendre soin de vous n'est pas du luxe ou de l'égoïsme. C'est une condition pour continuer à prendre soin des autres efficacement. Un RH épuisé ne peut pas bien accompagner. Un RH ressourcé, oui.
Ce que j'aurais aimé entendre plus tôt
Si j'avais un message à faire passer à tous les professionnels RH que je rencontre, ce serait celui-ci : votre rôle est essentiel et votre charge est réelle. Le sentiment d'isolement que vous ressentez n'est pas une faiblesse — c'est une conséquence logique d'un métier qui vous place souvent seul face à des situations complexes, confidentielles et lourdes.
Vous avez le droit d'aller moins bien. Vous avez le droit d'avoir besoin d'aide. Et vous méritez les mêmes ressources que celles que vous déployez pour les autres.
Nous proposons un atelier spécifiquement conçu pour les professionnels RH : "Prendre soin de soi en tant que RH". 1h30, en présentiel ou distanciel, animé par Juliette Lachenal. Voir le catalogue →
